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Festival OFF : jusqu’où ?

 

Au-delà de cette limite…

Le festival OFF d’Avignon est le produit d’une conjonction d’intérêts catégoriels : ceux des professionnels du spectacle (comédiens et techniciens) qui ont besoin de jouer, y compris à perte, pour avoir une chance de vendre leur spectacle; ceux des propriétaires de salles ou d’appartements qui  voient les prix s’envoler ; ceux des programmateurs, qui peuvent découvrir le maximum de spectacles au même endroit en  un minimum de temps ; ceux de la Ville d’Avignon qui récupère des taxes et qui  bénéficie, pour un montant de subventions relativement faible,  de la présence tout  au long de l’année de six scènes permanentes qui vivent beaucoup du seul  mois de Juillet[1].

Mais il  y a aussi des effets pervers, des nuisances, de l’exploitation. Les acteurs qui jouent sans être payés parce que tout l’argent sert à payer la salle et les frais d’hébergement. Les lieux fermés 11 sur 12. Et aussi ce que l’on qualifiera d’effet de répulsion pour les habitants d’Avignon qui ne vont pas au théâtre et qui ne profitent pas de sa manne. Pour ceux-là,  largement majoritaires dans l’extra-muros, le festival, c’est le Off, parce que c’est qui se voit dans l’espace public. Et le Off, pour eux[2], ce n’est pas leur histoire.[3]

Le phénomène se reproduit chaque année un peu plus : 1538 spectacles en 2018, contre 1258 en 2013. 100.000 spectateurs en 2017, 1 million de billets vendus ( dix fois plus que le in).  Mais les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, et Avignon n’est pas la seule ville capable d’accueillir des spectacles au mois de Juillet. Le développement du Printemps des Comédiens à Montpellier, une ville agréable, proche des plages, devrait nous faire réfléchir : jusqu’à quand les spectateurs choisiront ils de passer leurs vacances dans une ville embouteillée, sans lieu de baignade, et à l’air pollué ? Ne faut-il pas plutôt essayer d’anticiper les comportements, les attentes ?

Le Festival off est un objet difficile à cerner. Il n’est pas le fruit d’une volonté  publique et il ne peut non plus se résumer à la simple addition des volontés privées qui l’impulsent.   Le Off existe sans avoir été pensé ni voulu[4].  Or, l’ampleur même du phénomène et les enjeux économiques, sociaux et environnementaux qu’il suscite, justifient que la collectivité publique, porteuse de l’intérêt général, entre dans le jeu afin de mettre progressivement en place des éléments de régulation.  Ce constat semblait en tous cas partagé par les participants à l’atelier Bien Vivre Avignon organisé le 7 Juin 2018.  

Intervenir, oui mais comment ?

Il est possible qu’une loi vienne bientôt instaurer un plafond de nuitées pour les loueurs Airbnb  afin de préserver la vie des centres-villes. Le problème est comparable avec celui des théâtres saisonniers. Mais il est peu probable qu’une autre loi soit votée pour interdire d’ouvrir une salle de spectacles uniquement au mois de Juillet.  C’est à nous de trouver les solutions ;

 

 

Créer un label équitable « Avignon Friendly » réservé aux lieux conformes à la qualité.

Comme pour le café ou le lait en grande surface, nous pouvons envoyer aux consommateurs-spectateurs un signal les incitant à aller plutôt vers les lieux porteurs de bonnes pratiques :

  • Sur le prix de location des salles aux compagnies (pas plus de xx€/fauteuil)
  • Sur la qualité du matériel de régie technique
  • Sur le respect du droit du travail
  • Sur le confort du spectateur et le respect des règles hygiène sécurité.
  • Sur la politique tarifaire (convention avec les centres sociaux, pass culture…)
  • Sur l’application de la charte éco-festival
  • Sur l’activité du lieu hors Juillet : fermé, ouvert en café, ouvert en salle de spectacle…

La ville d’Avignon pourrait proposer à AFC le dispositif suivant :

  • Chaque directeur de salle souhaitant figurer dans le programme du Off remplit une déclaration portant sur l’ensemble des points ci-dessus
  • Selon les réponses, une note de qualité est publiée dans le programme du Off
  • Des contrôles de conformité sont effectués par l’administration (pompiers, Direccte…) et par un cabinet spécialisé en certification Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE).

De même, les propriétaires d’appartement qui consentiraient à louer à un prix « friendly » à des artistes ou à des programmateurs accrédités pourraient être eux aussi labelisés.  Par ailleurs, comme le préconisait Terra Nova 84 en 2013,  la ville pourrait réserver  l’autorisation de débit de boisson temporaire des salles de spectacle celles qui ouvrent au moins sur toute l’année.

Elargir le périmètre jusqu’Arles

Le festival In a déjà franchi la Durance en investissant  la carrière de Boulbon. Plus récemment, en 2017, le Off s’est transporté à Monteux  et à Morières.  Rien n’empêcherait d’étendre sa programmation, non seulement sur le périmètre du Grand Avignon, mais  jusqu’aux villes d’Arles et de Nîmes. On pourrait par ainsi  promouvoir quelques lieux forts comme la salle Méjean, ou des cours d’hôtels particuliers nîmois.   Les avignonnais  en retour seraient heureux d’accueillir une partie des rencontres, expositions et stages de photographie.   Et pourquoi pas, au programme du In, un spectacle au Théâtre Antique ?

Construire, sur le sujet des grands festivals d’été, l'idée d'une appartenance commune à une même zone géographique Avignon-Arles-Nîmes, comme essaient de le faire Nantes et Saint Nazaire, ou bien Lyon et Saint-Etienne, serait sans aucun doute un facteur d'attractivité qui nous manque aujourd’hui, les effets de seuil étant importants en la matière. D’ailleurs on en aperçoit les prémisses avec la création de l’association Grande Provence qui regroupe des élus de ces trois agglomérations. Avec aussi les collaborations en cours entre les collections et musées d’art contemporain.

Festival … If ?

L’émergence d’une nouvelle forme d’accueil de spectacles, sur le mode de la gratuité (de généreux propriétaires prêtent leur espace privé), constitue aussi un motif d’espoir vers un Avignon Off moins mercantile et plus hospitalier. Merci à Frederic Tort de nous en avoir ouvert la perspective !

Un débat public organisé et prolongé dans le temps

Le sujet du off, en tant que bien commun, est tellement complexe qu’il ne peut être cerné une fois pour toutes à l’instant t. C’est de façon continue que les acteurs, publics et privés, doivent réfléchir ensemble à la manière de faire évoluer ce grand corps. Nous proposons qu’ait lieu chaque année, à l’Automne, une journée consacrée à de l’évaluation et à de la réflexion prospective, avec l’Université. En tous cas, merci à ceux qui étaient présents à notre atelier Bien Vivre Avignon

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[1] Plus une en prime avec le Théâtre des Doms, financé par des fonds publics belges.

[2] A l’exception notable des habitants des quartiers sensibilisés au goût du théâtre grâce à l’action en profondeur des centres sociaux, du dispositif municipal d’activités périscolaires et des scènes d’Avignon.

[3] Quel regard des non spectateurs du festival (intra et extramuros) sur l’évènement festival ?  Autant des études nous renseignent sur le public in et off, autant on manque d’approches sur la manière dont cet évènement hors-normes est vécu par le reste de la population…

[4] Voir sur ce point, le rapport de Terra Nova 84 (2013) (Jean-François Cesarini, Pierre Mayet) : contribution à l’évolution nécessaire du festival OFF.